Beaucoup de personnes âgées prennent des antihistaminiques pour dormir, soulager les allergies ou calmer une toux. Pourtant, peu savent que certains de ces médicaments courants pourraient augmenter le risque de démence à long terme. Ce n’est pas une hypothèse lointaine : c’est une préoccupation médicale sérieuse, soutenue par des études et des recommandations officielles. La question n’est pas de savoir si il y a un risque, mais quel type d’antihistaminique vous prenez, et depuis combien de temps.
Tous les antihistaminiques ne se ressemblent pas. Il existe deux grandes familles : les premières générations et les secondes générations. Les premières, comme la diphenhydramine (Benadryl), le doxylamine (Unisom) ou le chlorphéniramine, traversent la barrière hémato-encéphalique. Elles bloquent l’acétylcholine, un neurotransmetteur essentiel pour la mémoire, l’apprentissage et la concentration. C’est ce qu’on appelle un effet anticholinergique.
Les seconds, comme la loratadine (Claritin), le cétirizine (Zyrtec) ou la fexofénadine (Allegra), sont conçus pour ne pas entrer dans le cerveau. Ils agissent localement, sur les allergies, sans toucher au système nerveux central. Leur effet anticholinergique est 100 à 1 000 fois plus faible. Pourquoi cela compte ? Parce que l’acétylcholine est comme le carburant du cerveau. Quand on la bloque régulièrement, pendant des mois ou des années, le cerveau peut en subir les conséquences.
Une étude majeure publiée en 2015 dans JAMA Internal Medicine a suivi 3 434 personnes âgées de plus de 65 ans sur 10 ans. Elle a montré que ceux qui prenaient des médicaments anticholinergiques pendant plus de trois ans avaient un risque accru de démence. Mais attention : ce risque était surtout lié aux antidépresseurs, aux médicaments pour la vessie hyperactive et aux traitements contre Parkinson. Les antihistaminiques, eux, n’ont pas montré de lien statistiquement significatif dans cette étude.
Pourtant, une autre étude, publiée en 2022 dans Frontiers in Aging Neuroscience, a suivi 8 986 seniors. Parmi ceux qui prenaient des antihistaminiques de première génération, 3,83 % ont développé une démence. Chez ceux qui prenaient des seconds, ce taux n’était que de 1 %. Cela semble énorme. Mais quand les chercheurs ont corrigé les autres facteurs - comme l’âge, les maladies chroniques, la qualité du sommeil - le risque n’était plus significatif. L’effet réel, s’il existe, est très faible.
La vérité est plus complexe que ce que disent les titres. Les études ne s’accordent pas. Certaines trouvent un lien, d’autres pas. La grande différence vient de la méthode : certaines regroupent tous les anticholinergiques ensemble, ce qui fausse les résultats. Un médicament pour la vessie a un effet bien plus fort qu’un antihistaminique. Regrouper tout cela, c’est comme comparer une voiture à un vélo et dire que les deux sont aussi rapides.
Malgré les contradictions dans les données, les experts ont pris une décision claire : éviter les antihistaminiques de première génération chez les seniors. L’American Geriatrics Society, une référence mondiale en gériatrie, les a classés comme « à éviter » dans ses critères Beers 2023. C’est le niveau le plus élevé d’alerte. Pourquoi ? Parce que même un risque faible, appliqué à des millions de personnes, devient un problème de santé publique.
L’Agence européenne des médicaments (EMA) a aussi mis à jour les notices en 2022 pour mentionner « les effets cognitifs potentiels à long terme ». Aux États-Unis, la FDA a ajouté des avertissements sur les médicaments sur ordonnance, mais pas sur les versions en vente libre. C’est une faille. Les gens pensent que si c’est en vente libre, c’est sans danger. Ce n’est pas vrai.
Oui. Et ils ne savent pas ce qu’ils prennent. Une enquête du National Council on Aging en 2022 a révélé que 42 % des personnes âgées de 65 ans et plus utilisaient régulièrement un antihistaminique pour dormir. Parmi eux, 78 % ne connaissaient pas leur nature anticholinergique. Sur Reddit, un gestionnaire de soins gériatriques a partagé que 83 % de ses clients prenaient de la diphenhydramine chaque nuit. Pourquoi ? Parce que c’est bon marché, facile à trouver, et qu’on leur a dit que c’était sans danger.
Les notices des produits comme Benadryl disent simplement « peut provoquer de la somnolence ». Elles ne parlent jamais de démence. Les commentaires sur Drugs.com sont éloquents : 68 % des utilisateurs mentionnent des inquiétudes à long terme. Beaucoup disent : « J’ai pris ça pendant 15 ans. Maintenant, ma mère a la maladie d’Alzheimer. Est-ce que c’est lié ? »
Si vous avez des problèmes de sommeil, il y a mieux que les antihistaminiques. La thérapie comportementale pour l’insomnie (CBT-I) est la solution la plus efficace. Des méta-analyses montrent qu’elle fonctionne dans 70 à 80 % des cas chez les seniors. Elle ne bloque pas l’acétylcholine. Elle réapprend au cerveau à dormir naturellement.
Le problème ? Elle est rare. En France, il y a peu de thérapeutes formés. Le délai moyen pour un rendez-vous est de huit semaines. Et la Sécurité sociale ne la rembourse pas toujours. Pourtant, elle coûte moins cher à long terme qu’une vie de médicaments.
Il existe aussi des options pharmacologiques plus sûres. La doxépine (Silenor), à très faible dose, est approuvée pour l’insomnie et a un score anticholinergique de 1 (très faible). Elle n’est pas connue du grand public, mais elle est prescrite dans les centres spécialisés.
Ne l’arrêtez pas brutalement. Si vous prenez de la diphenhydramine chaque nuit depuis des années, votre corps s’y est habitué. Arrêter d’un coup peut provoquer de l’insomnie, de l’anxiété ou même des hallucinations.
Parlez-en à votre médecin. Posez les bonnes questions : « Est-ce que ce médicament est anticholinergique ? » « Y a-t-il une alternative plus sûre ? » « Puis-je réduire progressivement ? »
Si vous prenez un antihistaminique pour les allergies, passez à la loratadine ou au cétirizine. Ils sont aussi efficaces, sans risque pour le cerveau. Si c’est pour dormir, demandez une évaluation du sommeil. Il y a peut-être une cause sous-jacente : apnée, douleur chronique, dépression.
Une étude majeure, l’ABCO Study, lancée en 2023 avec 5 000 participants, suit les effets à long terme des anticholinergiques sur 10 ans. Les premiers résultats du UK Biobank, publiés en 2023, suggèrent que ce n’est pas le médicament lui-même qui cause la démence, mais peut-être les troubles du sommeil qu’il traite. Autrement dit : est-ce que c’est le médicament qui nuit, ou le fait de ne pas dormir bien ?
La FDA lance une révision de classe en 2024. Les critères Beers 2024, qui sortiront en juin, devraient affiner les recommandations, peut-être en distinguant les doses, les durées et les combinaisons médicamenteuses.
Une chose est sûre : la médecine ne s’arrête pas aux études. Elle s’arrête aussi à la vie réelle. Des millions de personnes prennent ces médicaments parce qu’elles n’ont pas d’autre choix. La solution n’est pas de les juger, mais de leur offrir des alternatives réelles, accessibles et bien expliquées.