En 2026, les fabricants de médicaments traversent l’une des périodes les plus difficiles de leur histoire. Derrière les étagères vides des pharmacies, derrière les retards de livraison et les remplacements impossibles, se cache une crise financière silencieuse : la pression sur les prix et les pénuries de matières premières écrasent les marges, bloquent la production et menacent l’accès aux traitements essentiels.
En 2021, un kilo de paracétamol purifié coûtait environ 12 euros. En janvier 2026, il en coûte 24,50 euros. Ce n’est pas une exception. Les matières premières actives (MPA) - les composants clés de chaque comprimé, gélule ou injection - ont vu leurs prix augmenter de 110 % en cinq ans, selon les données du Réseau européen des fabricants pharmaceutiques. Pourquoi ? Parce que 80 % de ces substances sont produites dans seulement trois pays : la Chine, l’Inde et le Vietnam. Et ces pays ne sont plus les seuls à contrôler l’offre. Des restrictions d’exportation, des normes environnementales plus strictes et des tensions géopolitiques ont réduit la capacité de production.
Le cas du citrate de clomifène, un médicament utilisé pour traiter l’infertilité, est révélateur. En 2024, une pénurie en Inde a fait grimper son prix de 8 à 32 euros le kilo en moins de six mois. Les fabricants européens n’avaient pas de stock de secours. Certains ont dû suspendre la production pendant quatre mois. Les hôpitaux ont dû recourir à des alternatives moins efficaces, et les patients ont attendu des semaines pour un traitement qui, autrefois, était disponible en 48 heures.
Les fabricants savent qu’ils ne peuvent pas simplement augmenter les prix des médicaments. En France, en Allemagne, au Canada et dans la plupart des pays européens, les prix sont fixés ou encadrés par les autorités de santé publique. Même aux États-Unis, où les prix sont libres, la pression politique et médiatique est telle que toute hausse est immédiatement dénoncée comme « profiteuse ».
Alors que les coûts augmentent, les marges fondent. Une étude menée en octobre 2025 par l’Institut de recherche pharmaceutique de Lyon montre que les fabricants de médicaments génériques voient leur marge brute tomber à 11 % en moyenne - contre 28 % en 2019. Pour certains produits à faible valeur, comme les antibiotiques ou les antihypertenseurs, la marge est parfois inférieure à 3 %. Cela signifie qu’un fabricant doit vendre 30 comprimés pour gagner ce qu’il coûtait de produire il y a cinq ans.
Les entreprises qui tentent de compenser en augmentant la production se heurtent à un autre mur : les pénuries de conditionnement. Les flacons en verre, les étuis en carton, les blister en aluminium - tout cela est également soumis à des ruptures. En 2025, 63 % des fabricants ont déclaré avoir dû réduire leurs livraisons non pas parce qu’ils n’avaient pas assez de MPA, mais parce qu’ils n’avaient pas assez de boîtes pour les mettre.
Les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques étaient déjà fragiles avant la pandémie. Depuis, elles sont devenues imprévisibles. Les ports de Mumbai sont bloqués par des grèves. Les usines de Shanghai ferment pour des inspections environnementales. Les navires transportant des matières premières sont retenus à cause de nouvelles sanctions. Et quand un cargo arrive enfin en Europe, il est souvent bloqué par des douanes surchargées - car les règles de traçabilité ont été renforcées, mais pas les effectifs.
En 2025, le délai moyen pour livrer une commande de MPA depuis l’Asie vers l’Europe est passé de 35 jours à 82 jours. Les fabricants doivent maintenant anticiper leurs besoins six à neuf mois à l’avance. Mais avec les prix qui flambent d’un mois à l’autre, cela devient une loterie. Un fabricant en Allemagne a acheté 10 tonnes de paracétamol en mars 2025 à 18 euros le kilo. En juin, le prix était à 27 euros. En octobre, il est redescendu à 21 euros. Qui peut gérer ça ?
Les fabricants qui veulent survivre ont trois options : relocaliser, diversifier, ou automatiser.
La relocalisation en Europe coûte entre 40 et 60 millions d’euros pour une petite usine de MPA. Et il faut au moins trois ans pour la construire, la certifier et la faire fonctionner à plein rendement. La France a lancé un plan de 1,2 milliard d’euros pour soutenir la production locale de médicaments essentiels, mais seulement 12 projets ont été financés depuis 2023. La plupart des entreprises préfèrent attendre - car les subventions sont incertaines, et les coûts de main-d’œuvre sont deux fois plus élevés qu’en Inde.
La diversification est plus réaliste. Des entreprises comme Sanofi ou Fresenius ont commencé à signer des contrats avec des fournisseurs au Maroc, au Mexique et en Pologne. Mais ces pays n’ont pas encore la capacité technique pour produire les molécules les plus complexes. Leur rôle est limité aux produits de base. Pour les traitements contre le cancer ou les maladies rares, il n’y a pas d’alternative à la Chine.
L’automatisation, elle, est la seule voie rapide. Des usines équipées d’IA pour surveiller les niveaux de stock, prévoir les ruptures et ajuster les commandes en temps réel ont réduit les pénuries de 47 % en 18 mois. Mais seulement 17 % des fabricants européens ont investi dans ce type de technologie. Pourquoi ? Parce que les systèmes coûtent entre 2 et 5 millions d’euros - un montant que les petites entreprises ne peuvent pas se permettre sans aide publique.
Quand un médicament devient rare, les hôpitaux doivent acheter des alternatives plus chères. Les patients doivent attendre. Les pharmacies doivent rationner. Et les États doivent trouver de l’argent pour compenser.
En France, le ministère de la Santé a dû débloquer 210 millions d’euros en 2025 pour acheter des stocks de médicaments en urgence. C’est 40 % de plus qu’en 2023. Mais ces achats ne font que masquer le problème. Ce n’est pas une solution - c’est un pansement sur une plaie ouverte.
Les patients, eux, paient en temps d’attente, en stress, en risques pour leur santé. Une étude de l’Institut de santé publique de Lyon a suivi 1 200 patients ayant perdu accès à leur traitement chronique en 2025. 38 % ont eu une hospitalisation. 22 % ont vu leur condition se détériorer. 15 % ont abandonné leur traitement. Pourquoi ? Parce qu’ils ne pouvaient pas le trouver. Ou parce qu’ils ne pouvaient pas le payer.
Les experts sont unanimes : sans changement structurel, les pénuries vont s’aggraver. L’OMS estime qu’en 2030, 40 % des médicaments génériques essentiels pourraient être en rupture régulière. Les causes ? La dépendance aux pays à faible régulation, la sous-investissement dans la production locale, et la logique du « prix le plus bas » qui pénalise la qualité et la sécurité.
La bonne nouvelle ? Une nouvelle génération de fabricants commence à changer la donne. En Suède, une petite entreprise a créé une usine entièrement automatisée, alimentée par l’énergie solaire, qui produit des antibiotiques à partir de matières premières locales. En Espagne, un consortium de 14 hôpitaux et fabricants a mis en place un système de partage de stocks en temps réel - et a réduit les ruptures de 52 % en un an.
La solution n’est pas dans une seule innovation. Elle est dans la combinaison de trois choses : des prix justes qui permettent de produire sans faire faillite, des chaînes d’approvisionnement résilientes, et une volonté politique de prioriser la santé au lieu du profit.
Les patients ne veulent pas des médicaments à 0,01 euro. Ils veulent des médicaments disponibles. Et ils sont prêts à payer un peu plus - si c’est pour sauver des vies.
Les médicaments génériques sont les plus touchés parce qu’ils sont produits avec des marges extrêmement faibles - souvent moins de 5 %. Les fabricants ne peuvent pas absorber les hausses de coûts, et les autorités de santé refusent d’autoriser des augmentations de prix. Résultat : les usines ferment ou délaissent ces produits pour se concentrer sur les médicaments plus rentables. En 2025, 72 % des ruptures concernaient des génériques, selon l’Agence nationale de sécurité du médicament.
Oui, mais c’est limité. Stocker des médicaments coûte cher : ils ont une date de péremption, nécessitent des conditions de température strictes, et certains se dégradent en quelques mois. Les stocks nationaux ne peuvent pas couvrir plus de 3 à 6 mois de consommation. De plus, les médicaments les plus critiques - comme ceux pour le cancer ou les maladies rares - sont souvent trop coûteux pour être stockés en grande quantité. Les stocks sont donc une solution temporaire, pas une stratégie durable.
En 2026, les médicaments les plus fréquemment en rupture sont les antibiotiques (comme l’amoxicilline), les antihypertenseurs (comme le lisinopril), les traitements contre l’épilepsie (comme le valproate), et les médicaments pour les maladies rares (comme le nusinersen). Ce sont des produits anciens, peu rentables, et dont la production est concentrée dans quelques usines en Asie. Une panne dans l’une d’elles suffit à bloquer l’approvisionnement mondial.
Techniquement, oui. La France a des compétences industrielles et scientifiques de haut niveau. Mais elle manque d’investissements et de stabilité des politiques publiques. Les entreprises hésitent à investir dans des usines qui pourraient être rendues incompétitives par des changements de prix ou des réformes de remboursement. Sans garantie de prix équitables et de commandes à long terme, personne ne prend le risque.
Les distributeurs ne sont pas les coupables, mais ils amplifient le problème. Ils sont contraints par les contrats avec les fabricants et les prix plafonnés par l’État. Quand un médicament est en rupture, ils ne peuvent pas en commander plus - car ils n’ont pas les fonds pour payer à l’avance. Ils attendent que le fabricant réapprovisionne. Et comme les fabricants eux-mêmes sont en attente de matières premières, la chaîne se bloque. Les distributeurs sont les derniers maillons d’une chaîne déjà cassée.
Chaque acteur a un rôle à jouer. Les gouvernements doivent garantir des prix justes pour les médicaments essentiels, même s’ils sont génériques. Les fabricants doivent investir dans la transparence et la résilience - pas seulement dans la rentabilité. Les hôpitaux doivent partager leurs données de consommation en temps réel. Et les patients doivent exiger des politiques qui priorisent la santé, pas les économies à court terme.
La prochaine crise ne sera pas une pandémie. Ce sera une série de ruptures silencieuses - un comprimé manquant ici, un traitement impossible à trouver là. Et si personne ne change rien, demain, ce ne sera plus un médicament qui manquera. Ce sera un droit fondamental : celui de guérir.